Waterloo : un seul Berthier vous manque et tout est dépeuplé (partie 1).
Lorsque l’on étudie la stratégie napoléonienne, on observe sur une carte, des corps d’armée qui avancent, se concentrent ou contournent l’ennemi. Quelques flèches sur un plan, tout cela paraît simple.
Ça ne l’était évidemment pas.
À l’époque, pas de SMS, pas de réunions Teams, et encore moins de géolocalisation en temps réel. L’information voyageait essentiellement par courrier, portée par des estafettes à cheval. Il fallait savoir où se trouvaient les troupes, leur faire parvenir les ordres, s’assurer qu’ils avaient été reçus et compris, puis recueillir en retour les informations permettant à Napoléon de prendre la décision suivante.
Pour compliquer encore un peu les choses, le commandement de l’armée était extrêmement centralisé autour de l’Empereur, alors que les différents corps pouvaient parfois être éloignés les uns des autres de plusieurs dizaines de kilomètres.
Pendant près de dix-huit ans aux côtés de Napoléon, un homme fut un maillon essentiel de cette réussite : Louis-Alexandre Berthier, plus connu sous le nom de maréchal Berthier.
Le Maréchal Berthier en tenue de Grand veneur par Jacques-Augustin-Catherine de Pajou en 1808.
On présente souvent son rôle de manière réductrice : Berthier aurait été l’homme capable de comprendre la pensée de Napoléon, de la synthétiser et de la transformer en ordres clairs et précis.
C’est vrai, mais ce n’est qu’une partie de son travail.
Berthier devait s’assurer en plus que l’information arrive, qu’elle soit comprise, puis exécutée. Il fallait ensuite que le résultat des actions entreprises remonte jusqu’au quartier général. Il suivait également l’organisation de l’armée, les mouvements des unités, l’approvisionnement et une multitude d’autres questions indispensables au bon fonctionnement de la troupe.
Napoléon produisait la décision. Berthier en organisait la faisabilité.
Et lorsque l’on considère la taille de la Grande Armée, les distances parcourues et les moyens de communication de l’époque, la performance laisse songeur.
Louis-Alexandre Berthier né à Versailles en 1753.
Son père, Jean-Baptiste Berthier, dirige le service des ingénieurs-géographes du roi. Il est anobli en 1763. Quelques années auparavant, lors de l’incendie de la Grande Écurie de Versailles, il s’était également distingué en prenant des dispositions qui contribuèrent à sauver le bâtiment. Il serait toutefois hasardeux d’affirmer que cet épisode fut à lui seul à l’origine de son anoblissement.
vue des grandes écuries de Versailles
vue des grandes écuries
vue intérieure des grandes écuries. Le site accueille aujourd’hui l’académie équestre de Bartabas, bien connu pour son théâtre équestre ZINGARO
Jean-Baptiste transmit à son fils son goût pour la géographie et la cartographie.
Louis-Alexandre fut nommé ingénieur-géographe à 13 ans, alors qu’il n’était encore qu’adolescent. À une époque où Google Maps ou Géoportail n’existaient pas, cette compétence était loin d’être anecdotique. En effet, pour s’orienter, il fallait envoyer des hommes relever le terrain, comparer leurs observations avec les cartes disponibles, corriger les erreurs, déterminer les routes praticables, repérer les reliefs, les ponts et les villages.
Napoléon indiquait où il voulait aller ; Berthier regardait comment y faire parvenir la troupe.
Berthier avait seize ans de plus que Napoléon. Les deux hommes allaient pourtant former pendant près de vingt ans l’un des couples les plus efficaces de l’histoire militaire, ce qui n’empêchait pas Napoléon de se montrer extrêmement dur avec son major général. Il lui reprochait notamment son manque d’imagination, son absence supposée d’esprit et lui répétait qu’il n’était pas fait pour commander seul. Il alla même jusqu’à le réveiller dix-sept fois en une nuit !
Il y avait également entre eux une source régulière d’agacement : la vie sentimentale de Berthier.
Celui-ci était profondément attaché à Giuseppa Visconti, « la Visconti », qu’il avait rencontrée pendant la campagne d’Italie et dont il resta très proche pendant des années, y compris après que la maladie l’eut lourdement handicapée.
Napoléon, qui avait la fâcheuse habitude d’organiser la vie matrimoniale de son entourage, décida de marier Berthier. En 1808, celui-ci épousa donc Marie-Élisabeth en Bavière, nièce du roi de Bavière et de près de trente ans sa cadette. Berthier obéit. À sa manière. La Visconti resta dans sa vie et il parvint même à faire cohabiter son épouse et sa maîtresse dans une relative harmonie.
Cette fois, ce fut Napoléon qui apprécia assez peu l’organisation mise en place par son major général (alors que l’Empereur ne se privait pas d’avoir de nombreuses maîtresses).
Mais revenons au véritable talent de Berthier :
Regardons la première partie de cet ordre à l’attention du maréchal Davout.
Le début en bleu lui donne l’objectif : se rendre à Berlin pour le 25 avec la cavalerie légère qui le précède afin d’identifier d’éventuels ennemis. L’objectif est précis ainsi que les moyens à mettre en oeuvre.
Ensuite en rouge, une fois sur place, il faut reconnaître le général de Brigade Hullin pour commandant de la place puis vous laisser un régiment de votre choix sur place pour faire le service. Davout sait clairement ici qu’il a un libre arbitre : choisir un régiment de son choix.
Ensuite consigne est donnée en vert pour le placement de la troupe. Des repères géographiques viennent enrichir la description. La position du quartier général est clairement mentionnée ainsi que les matériaux de construction.
Examinons la seconde partie de l’ordre :
En violet : consigne est donnée de stopper la navigation de la Spree. Davout sait pourquoi : arrêter tous les bateaux qui évacueraient Berlin sur l’Oder. Davout comprend ce qu’il doit faire car l’objectif est clairement mentionné.
Ensuite en blanc, Berthier rappelle que l’information doit lui remonter. Il a besoin de savoir afin de permettre à Napoléon de continuer sa coordination.
En orange indication est faite sur la manière de se comporter avec le prince local. Il est rappelé la nécessité du désarmement pour sécuriser la zone. Les moyens à mettre en oeuvre sont précisés ainsi que la manière de gérer le désarmement.
En marron : le texte félicite la troupe afin de la motiver à l’ouvrage
En bleu : une consigne sur l’apparat et la manière de se présenter. Les bagages abimés doivent contourner la ville, Davout sait par où les faire passer (à droite).
En noir : instruction est faite aux soldats sur comment ils doivent se rendre en ville (par tiers, de manière à ce qu’il y en ait toujours deux tiers présents au camp). Consigne est ensuite donnée sur l’entrée de l’empereur.
C’est en lisant ses ordres que l’on comprend réellement ce qui faisait sa force. Pour qui aime la précision et la concision, Berthier constitue un exemple précieux.
Aussi, chaque fois que je rédige un compte rendu d’ingénierie, et que je dois expliquer où dévoyer une colonne, comment déplacer une gaine, ou à quel endroit doit passer une canalisation, je pense à lui.
Ai-je été suffisamment précis ?
Est-ce parfaitement compréhensible ?
Celui qui recevra cette instruction saura-t ’il exactement ce qu’il doit faire ?
Comme Berthier cherchait à sécuriser la transmission de ses ordres, je double souvent mes écrits d’une explication orale. Une information mal comprise fait perdre une journée de chantier ; un corps d’armée mal dirigé peut faire perdre une bataille : que l’on veuille réaliser une ventilation double flux ou déplacer trente mille hommes, une information claire doit circuler.
En 1815, Berthier ne rejoint pas Napoléon pendant les Cent-Jours.
Le 1er juin, il meurt à Bamberg après être tombé d’une fenêtre du troisième étage de la résidence où il séjourne. Accident, suicide, voire intervention extérieure ? Les circonstances exactes de sa mort restent discutées.
Mort de Louis-Alexandre Berthier, prince de Wagram, à Bamberg, le 1er juin 1815. Estampe contemporaine. Bibliothèque nationale de France.
Ce drame nous amène à faire un parallèle troublant. En effet, trois ans auparavant, lors de la campagne de Russie, Napoléon était tombé de cheval au moment de franchir le Niémen. Berthier y avait vu un mauvais présage. Il aurait alors déclaré, en substance, que cette chute n’augurait rien de bon et qu’il aurait mieux valu ne pas franchir le fleuve.
On connaît la suite…
L’Histoire laisse en général peu de place à la superstition, mais la tentation est grande de faire un parallèle avec la mort de Berthier et son incidence sur le résultat final de la campagne de Belgique. Comme un mauvais signe avant-coureur.
Berthier fut remplacé par Soult, excellent maréchal et brillant chef de corps, mais qui se révéla beaucoup moins à l’aise dans la fonction de major général. On peut être à la fois un excellent soliste et un piètre chef d’orchestre.
Il est vrai que, lorsque l’on compare certains ordres émis en juin 1815 avec ceux auxquels Berthier avait habitué la Grande Armée, la comparaison devient parfois douloureuse.
Au fond, il y a quelque chose de très universel dans l’histoire de Berthier : c’est lorsqu’il ne fut plus là que l’on mesura pleinement ce qu’il apportait.
Un seul Berthier vous manque, et tout est dépeuplé !
Pour en savoir plus :
https://www.napoleon.org/magazine/livres/berthier-lombre-de-napoleon/
Nous vous invitons à lire le lien de Berthier et sa famille avec le domaine de Grosbois : passionnant !
https://www.domainedegrosbois.com/visites
Sans lien direct avec Berthier mais mentionné dans cet article. Bartabas et l’académie équestre de Versailles :