Waterloo dans les livres (partie 1/2)

Beaucoup a été écrit sur la campagne de Belgique, et plus particulièrement sur la bataille de Waterloo. Paradoxalement, les grands spécialistes contemporains du Premier Empire ne semblent pas toujours lui accorder une place centrale.

À tout seigneur, tout honneur : Jean Tulard la présente comme une bataille « qui n’est pas belle » (en regard d’autres conflits où le génie militaire de Napoléon s’est pleinement exprimé). Ce qui ne l’a pas empêché de diriger un ouvrage remarquable consacré à la berline de Napoléon, saisie par les Prussiens au soir de Waterloo.

Richement illustré, La Berline de Napoléon. Les mystères du butin de Waterloo démonte au passage la légende d’un Empereur sautant au dernier moment de sa voiture pour s’enfuir à cheval devant les soldats prussiens à ses trousses. On y découvre la réaction de Blücher suite à cette capture, les discussions autour du partage du butin entre les soldats prussiens et quantité d’anecdotes étonnantes. Mais c’est peut-être le destin même de la berline qui fascine le plus.

Après de multiples pérégrinations, exposée quelque temps en Angleterre, elle y attire une foule nombreuse. Soudain, et à leur grand étonnement, les Britanniques découvrent un Napoléon profondément humain qui dort, voyage, mange et fait sa toilette, comme n’importe qui d’autre. A Sainte-Hélène, Napoléon pris connaissance des réactions du public dans la presse et en fut profondément blessé.

Cette anecdote m’en rappelle une autre, plus personnelle. Mon grand-père espagnol, arrivé en France en 1939, racontait que certains Français se cachaient à l’idée de croiser ceux qu’ils imaginaient comme des démons. Quelques années plus tard, après avoir exercé plusieurs métiers dans une France à reconstruire, il fut pleinement intégré à la société française. Il y mourut paisiblement, non sans nous avoir transmis son amour de la langue française, qu’il parla toute sa vie, malgré ses efforts, avec un accent espagnol très prononcé.

Comme quoi, la connaissance des autres rapproche souvent (ou éloigne parfois) davantage que les légendes que l’on construit sur eux.

Enfin, et pour revenir à l’Empereur, l’ironie de l’histoire veut que Napoléon, après avoir traversé l’Europe dans de superbes berlines, ait fini ses jours à Sainte-Hélène en se déplaçant dans un simple phaéton.

À quoi ressemblait le phaéton de Napoléon à Sainte-Hélène ?
Cette gravure de Thomas Rowlandson, publiée en 1816, ne représente pas le véhicule de l’Empereur, mais un phaéton contemporain de son séjour à Sainte-Hélène. Elle permet de se faire une idée de cette voiture légère et ouverte (beaucoup plus modeste qu’une berline impériale), que Napoléon utilisait pour certains de ses déplacements sur l’île.
Thomas Rowlandson, 1816 — Metropolitan Museum of Art, domaine public.

Dans son ouvrage Waterloo, très bien écrit, Thierry Lentz s’intéresse plus au congrès de Vienne, qui précède la campagne, ainsi qu’aux hésitations d’une France partagée entre fidélité à la royauté et attachement à l’Empire. On y découvre un Napoléon devant composer dans un contexte incertain, avec des pans entiers du pays ne lui étant plus favorable. Une partie des hommes doit être mobilisée pour mater l’agitation en Vendée royaliste. Elle manquera cruellement à l’Armée du Nord. C’est ce contexte troublé qui obligera Napoléon à conserver le Maréchal Davout à Paris et à se passer de lui en Belgique. Il y aurait été fort utile. Par ailleurs, je trouve Thierry Lentz un peu sévère envers le Maréchal Grouchy, comme si le franchissement de la rivière la Dyle était une chose aisée (nous y reviendrons dans un billet ultérieur).

Vue de la Dyle, photo de Laurent Atienza en juillet 26. En juin 1815, les pluies avaient été abondantes et le lit de la rivière était probablement bien rempli. Il est fréquemment reproché à Grouchy de ne pas avoir franchi la Dyle facilement. Faire passer des soldats sur une carte est sans doute aisé, 30 000 hommes avec leurs chevaux et intendance, canons, vivres, sur une rivière proche d’être en crue, est sans doute plus difficile.

Vue de la Dyle à Genappe. La ville n’était pas sur le trajet de Grouchy mais cela montre combien le franchissement pouvait selon les zones s’avérer délicat.

Charles-Éloi Vial, autre grand historien, porte, dans un style ciselé, plus d’intérêt au volet politique des Cent-Jours et à cette France profondément écartelée, entre royauté et empire. La campagne de Belgique proprement dite est survolée relativement rapidement. Certaines manifestations organisée par Napoléon pour célébrer ses réformes présentent un homme ayant perdu pied avec le réel, dans un pays qui a commencé à s’ouvrir à plus de libéralisation politique.

Afin de masquer l’échec relatif du vote de son acte additionnel aux constitutions de l’Empire (principalement rédigé par Benjamin Constant), Napoléon organise au Champ de Mars une cérémonie fastueuse le 1er juin 1815. Dix-sept jours plus tard, ce sera Waterloo. Le Champ de Mai, 1er juin 1815, estampe anonyme. Musée Carnavalet – Histoire de Paris. Domaine public

Nous ne pouvions évidemment pas terminer ce premier billet sur les livres et Waterloo, sans parler d’un autre incontournable, Adolphe Thiers.

L’homme politique, chef du pouvoir exécutif en 1871 dirigea et coordonna la répression de la Commune qui culmina au cours d’une semaine sanglante faisant plusieurs dizaines de milliers de mort…

Adolphe Thiers, auteur de l’Histoire du Consulat et de l’Empire. Photographie, XIXe siècle. Domaine public.

Thiers… chaque fois que j’entends ce nom, je pense à la chanson de Jean Ferrat, Ma France et ses paroles “celle dont Monsieur Thiers a dit qu’on la fusille, ma France”

Que dit son œuvre ?

Thiers a publié une Histoire du Consulat et de l’Empire de 20 volumes entre 1845 et 1862. C’est un travail considérable qui a fortement marqué son époque.
Nous avons lu la partie consacrée à la campagne de Belgique. Le style est flamboyant, alerte, l’homme sait écrire, brillamment. Il cite quelques sources pour préciser son propos.

Sauf que….Thiers prend de très nombreuses libertés dans ses analyses, parfois bien éloignées du réel. S’il critique Napoléon, que par ailleurs il admire, il se montre d’une sévérité extrême vis à vis des maréchaux de Napoléon, et plus particulièrement de Grouchy, qu’il accuse de tous les maux.

Alphonse de Grouchy, fils du Maréchal éponyme, lui répond dans un ouvrage en défense de son père : Le Maréchal de Grouchy du 16 au 19 juin 1815, avec documents historiques inédits et réfutation de M. Thiers. Il y procède à une critique aussi féroce qu’argumentée des propos de Thiers. Imparable et douloureux pour les laudateurs de l’homme politique.

Alphonse de Grouchy (1789–1864), fils du maréchal Grouchy et auteur d’une réfutation de Thiers sur la campagne de 1815. Portrait, XIXe siècle. Domaine public.

Plus largement, une telle lecture questionne : si tout ce qu’avance Thiers sur Grouchy peut en grande partie être réfuté avec un argumentaire ne laissant guère de place au doute, qu’en est-il du reste ? Quel crédit accorder à un récit dans son ensemble qui sur de nombreux points, est factuellement inexact. Plus largement, quel contexte sociologique, politique, économique ou autre… fait qu’une parole sera entendue et l’autre non.

Thiers demeure aujourd’hui abondamment cité pendant que l’argumentaire d’Alphonse de Grouchy reste dans l’ombre. L’Histoire, comme la vie, est souvent injuste.

Nota : nous reviendrons plus longuement sur la réfutation de M. Thiers lorsque nous analyserons les critiques formulées à l’encore du Maréchal de Grouchy.

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Waterloo : un seul Berthier vous manque et tout est dépeuplé (partie 1).