Mon cousin a un petit défaut

Dans son ouvrage L’Usage du monde, écrit à la fin des années 50, l’écrivain suisse Nicolas Bouvier raconte que lorsqu’un Afghan rencontre un autre Afghan, il ne faut pas une longue discussion avant qu’ils ne se trouvent un cousin commun.

Afghans à Kaboul, décembre 1959 — Thomas J. O'Halloran, Library of Congress, domaine public.

Voyant Napoléon commencer ses courriers à l’attention de ses maréchaux par « Mon Cousin », j’ai longtemps pensé qu’il s’agissait d’une expression typique du peuple corse, où, comme dans beaucoup d’endroits du bassin méditerranéen, il est fréquent de se découvrir des cousins communs.

La raison est toute autre !

Héritier des acquis de la Révolution, Napoléon reprit allègrement cette formule utilisée sous l’Ancien Régime où il était d’usage que le roi s’adressa aux princes de sang, aux princes étrangers, aux ducs, aux cardinaux ou encore aux maréchaux de France en les appelant « Mon Cousin ». Une marque de distinction qui n’impliquait aucun lien de parenté, mais qui montrait une proximité avec la royauté.

Avec Napoléon, la révolution avait aboli certains privilèges, pas les cousins !

Mais ne nous y trompons pas : le fait de s’appeler « Mon Cousin » ne dispensait ni d’ordres parfois sévères, ni des brouilles, ni même des trahisons, comme par exemple avec Bernadotte ou encore Marmont. Toute ressemblance avec d’autres familles ne serait que fortuite.

Jean-Baptiste Bernadotte, maréchal d'Empire, par Johann Jakob de Lose, 1805. Musée Bernadotte, Pau — Domaine public / Wikimedia Commons. La femme de Bernardotte, Désirée Clary, fut l’une des premières fiancées de Napoléon. Bernadotte dirigea le royaume de Suède et ses descendants sont encore en place aujourd’hui. L’un d’entre eux, Folke Bernadotte, fut un artisan du rapprochement Israélo-Arabe, avant d’être assassiné.

Le protocole pouvait par ailleurs conduire à des situations savoureuses. Ainsi, Napoléon, s’adressant en février 1810 à sa future épouse, Marie-Louise d’Autriche, commence sa lettre par « Ma Cousine » et la signe par « Votre bon cousin ». Une conception finalement assez large de la famille !

Marie-Louise d'Autriche, impératrice des Français, d'après Marie-Guillemine Benoist, vers 1812-1814. Domaine public — Wikimedia Commons.

Extrait d’une lettre de Napoléon à Marie-Louise issue de la Fondation Napoléon (image illustrée non originale).

Napoléon n’en était pas à un paradoxe près.

Pourtant prompt à organiser les mariages de ses proches, il pouvait se montrer bien moins regardant sur la vie privée de certains de ses collaborateurs. Ainsi, l'homosexualité de Cambacérès ne l'empêcha nullement de lui confier les plus hautes responsabilités, ni de s’en moquer à l’occasion. Cambacérès, numéro deux du régime, était en effet connu pour son « petit défaut », manière délicate de qualifier un homosexuel en ce temps-là.

Jean-Jacques-Régis de Cambacérès, archichancelier de l'Empire — Portrait par Henri-Frédéric Schopin, château de Versailles. Domaine public / Wikimedia Commons.

Comme le souligne en substance l’historien Thierry Lentz dans un entretien, il ne faut pas toujours chercher une logique parfaitement cohérente dans les décisions de Napoléon. Faisant fi d’éventuelles contradictions, l’homme suivait son propre chemin, parfois indépendamment des usages de son temps.

Et c’est peut-être ce qui explique que, malgré ses plaisanteries, Napoléon ait accordé une confiance considérable à Cambacérès, jusqu’à lui confier les affaires de l’État pendant ses absences.

D’ailleurs, lorsqu’il lui écrivait, comment s’adressait-il à lui ?

« Mon Cousin », naturellement !

Comme quoi, dans la famille impériale, mieux valait un cousin avec un « petit défaut » qu’un cousin sans talent.

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