Waterloo : prélude

Pour tenter de comprendre Waterloo, il faut remonter trois ans plus tôt.

Nous sommes en 1812.

L’Empire napoléonien est à son apogée. De la mer du Nord jusqu’à Rome, la France compte plus de cent trente départements, auxquels s’ajoutent plusieurs royaumes alliés ou satellites. Pour gouverner cet ensemble, Napoléon s’appuie sur les membres de sa famille et des souverains qui lui sont liés. Sur une carte, il n’a jamais paru aussi puissant.

Auguste-Henri Dufour, Carte de l’Empire français en 1812, gravée par Charles Dyonnet, 1865. David Rumsey Map Collection. Domaine public, via Wikimedia Commons.

Mais l’Espagne engloutit les hommes et l’Angleterre, elle, refuse toujours de plier.

Depuis 1806, Napoléon cherche à l’étouffer par le blocus continental. La Russie, autrefois alliée, l’applique de moins en moins. L’alliance franco-russe conclue à Tilsit se fissure, puis se brise.

En juin 1812, la Grande Armée franchit le Niémen et entre en Russie.

Le cours du Niémen — Nemunas en lituanien — de la Biélorussie à la lagune de Courlande, sur la mer Baltique. C’est près de Kovno, l’actuelle Kaunas, que s’effectue le principal passage de la Grande Armée en juin 1812. Carte : Treisijs, 2024, CC0, via Wikimedia Commons.

Le passage du Niémen, 24 juin 1812. Quelques mois plus tard, la Grande Armée en ressortira presque anéantie.
John Heaviside Clark et Matthew Dubourg, Crossing the Neman in Russia, 1812, gravure publiée en 1816. Domaine public, via Wikimedia Commons.

Napoléon pense encore imposer une campagne courte, obtenir une bataille décisive et contraindre le tsar Alexandre à négocier. Mais les Russes reculent, abandonnent leurs villes et brûlent leurs réserves. La Grande Armée avance toujours plus loin, à travers un territoire immense qui se dérobe devant elle.

Puis la grande bataille a lieu. Borodino pour les Russes, la Moskova pour les Français. Plus de 60 000 hommes dans les deux camps resteront sur le tapis. Une boucherie. Napoléon l’emporte, mais à quel prix ?

Le 14 septembre, Napoléon entre dans Moscou. Il ne trouve qu’une cité presque vide. Le soir même, les premiers incendies éclatent. Dans les jours qui suivent, la ville s’embrase.

Ivan Aïvazovski, L’Incendie de Moscou en 1812, 1851, musées du Kremlin de Moscou. Domaine public, via Wikimedia Commons.

Napoléon attend une proposition de paix du tsar Alexandre.

Rien ne vient.

Caulaincourt connaît bien la Russie. L’hiver, répète-t-il, « arrivera comme une bombe ». Napoléon balaie l’avertissement :
« À Moscou, l’automne est bien plus doux qu’à Paris ou à Fontainebleau… Nous aurons encore de beaux jours. »

Pour tenter d’ouvrir des négociations, Lauriston est envoyé au quartier général de Koutouzov. Le général russe le reçoit et gagne du temps. Alexandre ne négociera pas tant qu’un seul soldat français se trouvera sur le sol russe.

Napoléon attend encore…

Le 19 octobre, la Grande Armée quitte enfin Moscou.

Trop tard.

L’intendance n’a pas suivi. La faim et les maladies ont commencé leur œuvre bien avant l’arrivée du froid. L’hiver russe ne provoque pas à lui seul le désastre : il achève une armée déjà épuisée par les distances, les combats et les privations.

Les hommes traversent alors des épreuves d’une dureté indicible. Ils marchent dans la neige, le ventre vide, les pieds gelés, harcelés par les cosaques. Ils voient tomber leurs camarades et continuent pourtant d’avancer.

Le sergent Bourgogne en laissera un récit poignant dans ses mémoires.

Dans son livre Bérézina, Sylvain Tesson résumera cette tragédie par une phrase magnifique : « Une armée marcha, de victoire en victoire, vers son anéantissement. »

À la Bérézina, les débris de la Grande Armée semblent pris au piège. Trois armées russes convergent vers eux. Le pont de Borissov a été détruit et la rivière charrie des blocs de glace.

Alors interviennent les pontonniers du général Éblé.

Ils sont environ quatre cents. Pendant des heures, ils entrent dans l’eau glacée, parfois jusqu’à la poitrine, pour construire deux ponts. Lorsque les ouvrages cèdent sous le poids de la troupe, ils retournent dans la rivière pour les réparer.

Lawrence Alma-Tadema, La Traversée de la Bérézina – 1812, vers 1859-1869, Amsterdam Museum. Domaine public, via Wikimedia Commons.

Beaucoup n’en reviendront pas.

Mais ils sauvent l’armée.

La Bérézina est une victoire arrachée au cœur du désastre, une porte ouverte dans une souricière qui semblait s’être définitivement refermée.

Anonyme, Le Passage de la Bérézina, aquarelle et gouache, vers 1812-1850, musée de l’Armée. Œuvre traditionnellement attribuée à un témoin ou vétéran nommé Fournier. Domaine public, via Wikimedia Commons.

Ainsi, la prochaine fois que vous vous sortirez d’une situation qui paraissait sans espoir, pensez aux pontonniers d’Éblé et dites, à voix haute et avec le sourire :

« C’est la Bérézina ! »

À la fin de l’année 1812, une armée de quelques dizaines de milliers d’hommes repasse le Niémen. Les autres ont été tués, blessés, faits prisonniers ou dispersés au cours de la campagne.

Napoléon rentre à Paris et accomplit un nouveau tour de force : en quelques mois, il reconstruit une armée. Elle est jeune, inexpérimentée et manque cruellement de cavalerie, mais elle existe.

En 1813, la guerre recommence.

Napoléon remporte encore des victoires à Lützen, Bautzen et Dresde. Il négocie avec Metternich, tente de maintenir l’Autriche de son beau-père hors de la coalition, mais l’Europe comprend que le colosse peut tomber. La Prusse se soulève. L’Autriche rejoint ses ennemis. Les États allemands abandonnent progressivement l’alliance française.

Du 16 au 19 octobre 1813, à Leipzig, Napoléon affronte les armées coalisées dans ce que l’on appellera la bataille des Nations.

Cette fois, il est vaincu.

Leipzig, octobre 1813. Autour de la ville, les armées de l’Europe coalisée se referment sur Napoléon. La « bataille des Nations » précipite l’effondrement de l’Europe française.
Alexander von Sauerweid, La Bataille des Nations à Leipzig, 1813, huile sur toile, Résidence de Munich. Photographie : Wilfredor, CC0, via Wikimedia Commons.

L’Europe napoléonienne s’effondre. La Confédération du Rhin se disloque. Les anciens alliés changent de camp. Les armées russes, prussiennes et autrichiennes marchent vers la France.

En janvier 1814 commence la campagne de France.

Napoléon y accomplit peut-être ses plus beaux exploits militaires. À un contre trois, parfois davantage, il multiplie les marches, surgit entre les armées ennemies et les frappe séparément. Champaubert, Montmirail, Montereau, Reims : pendant quelques semaines, le génie tactique semble encore pouvoir arrêter l’Histoire.

On lui prête alors cette phrase : « Cinquante mille hommes et moi, cela fait cent cinquante mille hommes. »

Mais une victoire ne rend pas les morts à leur régiment. Napoléon peut battre une armée, pas l’Europe entière.

Paris tombe le 31 mars. Les maréchaux refusent de poursuivre la lutte. Le 4 avril, Napoléon accepte d’abdiquer en faveur de son fils, sous la régence de Marie-Louise. Mais la défection du corps de Marmont — le fameux « coup de Raguse » — affaiblit brutalement sa position. Le 6 avril 1814, l’Empereur abdique sans condition.

Le 20 avril, dans la cour du château de Fontainebleau, il fait ses adieux à ceux qui l’ont suivi pendant vingt ans :

Fontainebleau, 20 avril 1814. Dans la cour du Cheval-Blanc, Napoléon embrasse l’aigle avant de quitter ceux qui l’ont suivi pendant vingt ans.
Antoine-Alphonse Montfort, d’après Horace Vernet, Les Adieux de Napoléon à la Garde impériale, XIXe siècle, château de Versailles. Domaine public, via Wikimedia Commons.

« Soldats de ma Vieille Garde, je vous fais mes adieux. »

Cap sur l’île d’Elbe.

Louis XVIII, frère de Louis XVI, monte sur le trône. En juin 1791, il avait lui aussi quitté Paris. Mais, contrairement à son frère, il avait réussi à passer.

Napoléon gouverne son minuscule royaume avec l’énergie qu’il mettait autrefois à administrer l’Europe. Mais son regard reste tourné vers la France. Le retour des Bourbons n’efface pas les tensions. De nombreux officiers sont placés en demi-solde, le chômage progresse et les difficultés économiques nourrissent les mécontentements..

Pendant ce temps, les puissances européennes sont réunies au congrès de Vienne. Elles redessinent les frontières, se disputent les territoires et tentent de construire un nouvel équilibre après plus de vingt années de guerre. Talleyrand y réussit le tour de force de rendre sa voix à la France vaincue.

Le Congrès de Vienne, 1814-1815. Autour de la table sont réunis les représentants des grandes puissances européennes. Talleyrand est le deuxième personnage assis en partant de la droite.
Jean Godefroy, d’après Jean-Baptiste Isabey, Séance des plénipotentiaires au Congrès de Vienne, 1819. Estampe, Bibliothèque nationale de France. Domaine public, via Wikimedia Commons.

Mais les nombreuses dissensions du congrès et la fragilité du pouvoir des Bourbons convainquent Napoléon que son heure est venue.

Le 26 février 1815, il quitte secrètement l’île d’Elbe. Le 1er mars, il débarque à Golfe-Juan avec un millier d’hommes.

Les troupes envoyées pour l’arrêter se rallient les unes après les autres. Napoléon remonte vers Paris sans tirer un coup de feu. Louis XVIII prend la fuite. Le 20 mars, l’Empereur entre aux Tuileries.

Les Cent-Jours commencent.

À Vienne, les souverains qui se querellaient encore quelques jours plus tôt tombent immédiatement d’accord sur un point : ils ne laisseront pas Napoléon régner. Une septième coalition se forme. Les armées russes et autrichiennes se préparent à envahir la France. Mais les forces les plus proches se trouvent en Belgique : l’armée anglo-néerlandaise de Wellington et l’armée prussienne de Blücher.

Si elles se réunissent, Napoléon ne pourra pas les vaincre.

Il décide de se glisser entre elles et de les battre séparément, avant l’arrivée du reste de l’Europe.

Le 15 juin 1815, l’armée française franchit la frontière belge.

Napoléon dispose de quatre jours pour renverser le destin.

La campagne de Belgique commence.

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