Waterloo : nourrir la troupe
En 1968, Jacques Dutronc chantait(1) : « Je retourne ma veste, toujours du bon côté ». Ces paroles auraient été pleinement d’actualité au retour de Napoléon en 1815.
Si à l’image de Drouot, « le sage de la Grande Armée » qui l’avait suivi à l’île d’Elbe, certains lui étaient demeurés fidèles, d’autres furent plus versatiles et retournèrent allègrement leur veste.
Le cas du maréchal Ney est sans doute le plus spectaculaire. Prince de la Moskowa, l’un des maréchaux les plus illustres de l’Empire, il abandonne Napoléon en 1814 pour se rallier à Louis XVIII. Lorsque l’Empereur débarque de l’île d’Elbe, Ney promet au roi de ramener Bonaparte « dans une cage de fer ». Quelques jours plus tard, c’est Napoléon qu’il rejoindra…
Le maréchal Michel Ney, prince de la Moskowa. Portrait par François Gérard, vers 1805. Wikimedia Commons — domaine public. Le maréchal Ney était surnommé le rougeaud par ses hommes. Il était très apprécié pour son exceptionnel courage au combat.
Le film Waterloo de Bondartchouk en donne une version spectaculaire, quoique très libre historiquement, en mêlant ce ralliement à la célèbre scène de Laffrey, où Napoléon s’avance seul face aux soldats du 5e de ligne et les invite à tirer sur leur Empereur.
Le Retour de Napoléon de l'île d'Elbe, 7 mars 1815, Charles de Steuben, 1818. Wikimedia Commons, domaine public. Illustration de la scène de Laffrey
Un jour je t’aime, un jour je te maudis…
Napoléon comprend très vite qu’il va devoir affronter une nouvelle coalition. Il lui faut donc un ministre de la Guerre capable de remettre sur pied, en quelques semaines, une armée en état d’entrer en campagne.
L’Empereur va porter son choix sur un autre fidèle : le maréchal Davout.
Louis-Nicolas Davout (1770-1823), maréchal de l'Empire, duc d'Auerstaedt et prince d'Eckmühl. Portrait d'après Pierre-Claude Gautherot. Wikimedia Commons, domaine public.
Les relations entre les deux hommes avaient pourtant été complexes. Les grands spécialistes du Premier Empire, comme Jean Tulard ou Thierry Lentz, ne sont d’ailleurs pas nécessairement d’accord entre eux sur ce point. Même si Davout n’était certainement pas le plus chaleureux des hommes, Napoléon connaissait parfaitement ses très grandes qualités militaires et administratives.
Austère, d’une grande intransigeance, il était également profondément myope. Ce qui ne l’empêchait manifestement pas de voir plus clair que beaucoup d’autres sur un champ de bataille : sa brillante victoire d’Auerstaedt en 1806 suffit à le rappeler.
Davout aurait préféré retrouver un commandement sur le terrain mais Napoléon parvint à le convaincre d’accepter le ministère de la Guerre.
Davout va y accomplir — et réussir — un travail colossal.
Quelques chiffres permettent de mesurer l’ampleur de la tâche.
Lorsqu’il fait l’état des lieux de la cavalerie, seuls 21 320 chevaux sont réellement utilisables, alors que l’armée en aurait déjà besoin de plus de 29 000 en temps de paix.
Il faut donc acheter, réquisitionner, récupérer les chevaux de la gendarmerie, abaisser les tailles réglementaires et remettre en état tout ce qui peut l’être.
Le résultat est spectaculaire : au 1er juin 1815, la cavalerie française dispose de plus de 41 000 montures.
Mais il faut également nourrir la troupe.
Pour assurer l’approvisionnement en viande, Davout conclut notamment un marché portant sur 7 550 bœufs, pour un montant de 1 890 000 francs.
À trois jours du déclenchement des hostilités, tous les corps de l’Armée du Nord disposent de quatre jours de pain frais. Les réserves comprennent également quinze jours de riz, d’eau-de-vie, de sel et de vinaigre, six jours de pain biscuité, quatre jours de viande sur pied (2) et quatre jours d’avoine.
Tout n’est évidemment pas parfait.
Près de 4 820 cavaliers de l’Armée du Nord restent encore sans monture au début du mois de juin. Les finances sont exsangues. Certains fournisseurs n’ont plus confiance dans le gouvernement et refusent de livrer sans avance. Les réquisitions suscitent de fortes résistances.
Mais lorsqu’on considère le point de départ et le temps disponible, la performance reste impressionnante.
Davout a réussi à remettre sur pied une armée capable d’entrer en campagne. Il a fourni à Napoléon les chevaux, les équipements et les approvisionnements indispensables pour affronter la coalition.
Le 12 juin 1815, Napoléon quitte Paris pour rejoindre son armée.
Davout a fait son travail. C’est désormais à l’Empereur de faire le sien.
Napoléon méditant sur une carte militaire à Charleroi, Horace Vernet, 1823. New York Historical Society — domaine public.
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Pour aller plus loin :
Pascal Cyr, « Davout, l’organisateur véritable de l’armée de 1815 », Napoleonica. La Revue, 2011/3, n° 12, p. 25-43, Fondation Napoléon.
DOI : 10.3917/napo.113.0025
(1) : L’Opportuniste (Lanzmann/Dutronc).
(2) : Une partie des boeufs suivait la troupe avant d’être abattue en fonction des besoins