L’Empire tourne en rond
À Paris, à moins d’être aveugle, nul ne peut échapper à Napoléon.
Pour mon travail d’ingénierie, je loge avenue de Wagram. Non loin de là s’étend le boulevard Berthier, du nom du major général de la Grande Armée que Napoléon fit prince de Wagram. À Paris, l’Empire occupe le centre et ceinture la ville.
Cheminant vers l’Arc de Triomphe, je passe devant le restaurant « Le Prince de Wagram ». Y sont attablés des cadres dynamiques et d’apparence aisée. Je me demande s’ils savent ce que représente Wagram, sinon un mot rapportant quelques points au Scrabble.
Empire si proche… si loin.
Plus loin, voici la rue de Tilsitt, du nom de la ville où la France, la Russie et la Prusse signèrent la paix en juillet 1807. J’ai en tête un tableau d’Adolphe Roehn représentant la première entrevue de Napoléon et du tsar Alexandre Ier, le 25 juin, sur un radeau aménagé au milieu du Niémen. Les deux empereurs se retrouvent, avant d’entamer les négociations qui conduiront à une paix qui ne durera qu’un temps.
Adolphe Roehn, Entrevue de Napoléon Ier et d’Alexandre Ier sur le Niémen, 25 juin 1807, vers 1808. Huile sur toile, château de Versailles. Source : Wikimedia Commons, domaine public.
À cette époque, les élites russes parlaient entre elles le français, langue du raffinement et de la diplomatie. Ce jour-là, Napoléon et Alexandre échangèrent très certainement grâce à elle. Il n’est d’ailleurs pas exclu qu’Alexandre, formé par le Suisse Frédéric-César de La Harpe, ait parlé un français plus châtié que celui de l’Empereur.
Depuis Tilsitt, je « chausse mes skis » et remonte de quelques mois en arrière jusqu’à Eylau.
Nous sommes en février 1807. Sous nos yeux se déroule un affrontement franco-russe aussi brutal qu’indécis. La neige tombe dru, le froid mord les hommes et le vent brouille les lignes. Lors d’un moment critique, tandis que le centre de l’armée française menace de céder, Napoléon tance le maréchal Murat, son beau-frère :
« Nous laisseras-tu dévorer par ces gens-là ? »
En cas de crise grave, pensez donc à asticoter votre beau-frère ; il pourra mobiliser des ressources dont vous ne soupçonniez pas l’existence !
Ni une ni deux, Murat rassemble près de 12 000 cavaliers et lance l’une des plus grandes charges de l’histoire. Les hommes disparaissent dans la tourmente avant de surgir sur les lignes russes. Son intervention empêche l’effondrement du centre français.
Cette scène a été magnifiquement retranscrite au cinéma dans l’adaptation du Colonel Chabert réalisée par Yves Angelo. Sur l’Andantino de la Sonate D. 959 de Schubert, le fracas de la bataille devient presque silencieux. Il se dégage de ces images une poésie étrange, une sensation de temps suspendu qui contraste avec la violence du choc.
Comme cela arrive dans bien des familles, Napoléon se montrait très dur avec Murat. Il le raillait souvent, parfois injustement. On se moquait notamment de ses tenues extravagantes. Murat voulait que ses hommes puissent le voir, le reconnaître et le suivre.
C’était un temps où les chefs chargeaient encore en première ligne avec leurs soldats. Murat était de cette trempe.
Derrière l’apparence du sabreur fou se cachait un homme plus complexe qu’on ne le raconte. Roi de Naples, il fut aussi un réformateur, sensible aux arts et capable d’écrire des vers. L’un des plus grands meneurs d’hommes de l’Empire assurément, mais aussi un personnage beaucoup plus subtil que ne le laisse croire sa légende.
Au terme de la bataille, les Français restèrent maîtres du terrain, mais le bilan humain fut effroyable : près de 60 000 hommes furent tués ou blessés dans les deux camps.
Une boucherie dans la neige.
Napoléon fut profondément atteint par ce spectacle. Il parcourut le champ de bataille, visita les blessés et demeura plusieurs jours à Eylau. Le 14 février, il écrivit à Joséphine :
« Ce pays est couvert de morts et de blessés. Ce n’est pas la plus belle partie de la guerre ; l’on souffre, et l’âme est oppressée de voir tant de victimes. »
On peut reprocher beaucoup à Napoléon. Mais conclure une paix durable avec des puissances qui veulent votre perte n’est pas chose aisée.
Pendant que je médite sur Guerre et Paix, j’arrive à l’Arc de Triomphe. Un orchestre joue tandis que des enfants agitent des drapeaux chinois. Je me renseigne : ce soir-là, le ravivage de la Flamme réunit une association chinoise et l’association Citadelles et maquis d’Indochine – 1939-1945.
Le mot « Indochine » suffit à déplacer mes pensées. Je songe au peuple vietnamien qui, quelques années plus tard, arracha son indépendance à la France avant de replonger presque aussitôt dans une autre guerre.
La guerre peut parfois conduire à la paix. Elle ne sait malheureusement pas quoi en faire.
Je m’éloigne de l’Arc de Triomphe et m’engage sur l’avenue de la Grande-Armée. Un instant, je ferme les yeux et vois la neige d’Eylau tourbillonner autour de moi.
Autour de l’Étoile, les voitures tournent, tournent, tournent.
L’Histoire aussi.