Pourquoi s’intéresser à la Campagne de Belgique (partie 1) ?
La Campagne de Belgique de 1815 marque la fin du Premier Empire et de l’épopée napoléonienne. Elle constitue un tournant majeur de notre histoire, auquel peu d’événements peuvent être comparés.
Beaucoup a été dit et écrit sur cette Campagne, et plus particulièrement sur la bataille de Waterloo. Pourtant, les grands spécialistes du Premier Empire ne semblent pas lui accorder un intérêt majeur.
Ainsi, Jean Tulard la présente comme une bataille « qui n’est pas belle ». Précisons toutefois que M. Tulard a coordonné un ouvrage remarquable consacré à la berline de Napoléon, prise par les Prussiens à l’issue de la bataille, et qui connut ensuite un extraordinaire destin.
Dans son ouvrage Waterloo, Thierry Lentz s’intéresse davantage au congrès de Vienne, qui précède la campagne, ainsi qu’aux hésitations d’une France partagée entre fidélité à la royauté et attachement à l’Empire.
Charles-Éloi Vial semble également porter plus d’intérêt à la période des Cent-Jours, ainsi qu’à cette France profondément écartelée, entre royauté et empire.
Dans le même temps, il existe quantité de conférences données par des historiens qui ont chacun écrit leur livre et racontent leur Waterloo, en reprenant souvent des antiennes déjà ressassées maintes et maintes fois.
Ainsi, notre soif de compréhension ne pouvant être étanchée, il nous a fallu chercher par nous-mêmes les pistes et les arguments permettant de mieux saisir l’intérêt véritable de cette campagne.
1. Une défaite dont les responsabilités demeurent obscures
Il n’existe pas de lecture simple et unanimement admise des responsabilités de la défaite. La plupart des protagonistes se sont justifiés par écrit, rejetant fréquemment la faute sur un autre : Napoléon sur ses lieutenants, ceux-ci sur les ordres reçus, les délais, les circonstances ou leurs propres subordonnés.
Cette profusion de témoignages, contradictoires pour la plupart, laisse le sentiment d’une affaire jamais complètement résolue. De ce fait, elle suscite immédiatement l’intérêt : que s’est-il réellement passé, et qui pouvait encore agir autrement ?
2. Une Campagne presque impossible, et donc profondément humaine
La Campagne de Belgique fut engagée dans des conditions qui rendaient la victoire française extrêmement difficile. Mais c’est précisément pour cela qu’elle nous fascine.
Elle illustre peut-être mieux que toute autre ce que peut être le panache : tenter encore quelque chose alors que tout paraît perdu, prendre l’initiative malgré l’infériorité numérique et l’isolement diplomatique.
Waterloo, c’est aussi l’histoire d’hommes qui continuent d’agir au moment même où le monde auquel ils appartiennent est en train de disparaître.
3. Des soldats français admirables
Cette Campagne constitue l’une des plus éclatantes démonstrations du courage des soldats français. À Ligny, aux Quatre-Bras, à Waterloo, à Plancenoit comme à Wavre, ils combattent dans des conditions souvent terribles, après plusieurs jours de marche sous une pluie battante, dans la boue, face à des adversaires de plus en plus nombreux.
À Waterloo, les soldats français combattent pendant de longues heures l’armée anglo-alliée, avant de devoir affronter les forces prussiennes de plus en plus nombreuses. À Plancenoit, les combats atteignent une violence exceptionnelle. Le village est pris, perdu, puis repris au cours d’affrontements acharnés, tandis que la Jeune Garde, puis une partie de la Vieille Garde, tente de contenir un ennemi très supérieur en nombre.
À ce titre, le monument élevé à Plancenoit en hommage aux soldats de la Jeune Garde est particulièrement émouvant. Il rappelle que cette campagne fut d’abord vécue par des hommes, souvent très jeunes, dont beaucoup combattirent jusqu’au sacrifice.
4. Les limites du management napoléonien
L’entrée en campagne est souvent considérée par les historiens comme l’ultime chef-d’œuvre stratégique de Napoléon. En quelques jours, l’Empereur parvient à concentrer son armée, à franchir la frontière, avant de s’interposer entre les forces de Wellington et celles de Blücher.
Son plan est audacieux et potentiellement décisif : battre séparément les deux armées avant qu’elles ne puissent se réunir. Même Jomini, pourtant peu enclin à ménager Napoléon, reconnaît la cohérence de cette conception stratégique.
Pourtant, une fois la campagne commencée, presque rien ne se déroule comme prévu. Les ordres arrivent tardivement ; ils sont parfois imprécis, contradictoires ou mal interprétés. Les initiatives individuelles se heurtent à une organisation trop centralisée. Les relations entre les principaux chefs sont marquées par des rivalités, des incompréhensions, ainsi qu’une confiance parfois insuffisante.
Napoléon semble encore capable de concevoir une opération remarquable, mais éprouve davantage de difficultés à la faire exécuter par des lieutenants, qui ne disposent ni de l’autonomie ni de la coordination nécessaires. Ney, Grouchy, Soult, d’Erlon, Vandamme ou Gérard agissent chacun dans un cadre qu’ils comprennent imparfaitement et à partir d’informations souvent incomplètes.
Pourtant, malgré ces dysfonctionnements, les retards et les occasions manquées, la victoire se joue à très peu de choses. Vers 19 heures, alors que Plancenoit vient d’être repris et que la ligne de Wellington paraît ébranlée, l’issue demeure encore incertaine. Une heure plus tard, l’échec de l’attaque de la Garde combiné à la pression croissante des Prussiens ont renversé la situation.
C’est peut-être là le plus grand paradoxe de cette campagne : un Napoléon physiquement diminué, à la tête d’un système de commandement qui montre ses limites à chaque étape, mais qui passe néanmoins tout près de bouleverser une nouvelle fois le destin de l’Europe.
À suivre…