Dans son film Waterloo, le grand cinéaste russe Sergueï Bondartchouk a eu le mérite de mettre en images une bataille mythique. Ce faisant, il nous offre un cadeau précieux : donner vie à un affrontement qu’au fond nous connaissons bien mal, et qui au fil du temps, est devenu un pan de notre imaginaire collectif.
Qu’importe si tout n’y est pas parfaitement juste, si Rod Steiger en fait parfois trop dans son interprétation d’un Napoléon très agité, ou si la formidable résistance des Français à Plancenoit face aux Prussiens n’est pas montrée.
Rod Steiger en Napoléon. Crédit COLORED FILMS
Les qualités du film surpassent largement ses maigres défauts : Christopher Plummer, magistral en Wellington ; la scène du bal à Bruxelles, qui évoque par certains aspects celle du Guépard de Visconti ; et, bien entendu, les scènes de bataille proprement dites, dont l’incroyable charge du maréchal Ney et de ses cavaliers, ainsi que la toute fin, comme une ultime réflexion sur la folie des hommes et les grandes guerres du 20ème siècle à venir.
Christopher Plummer en Wellington. Crédit COLORED FILMS
Scène du bal. Crédit COLORED FILMS
Scène du bal. Crédit COLORED FILMS
Vue des carrés anglais pendant la charge du Maréchal Ney. Crédit COLORED FILMS
Ce film est un chef-d’œuvre.
Mais une scène en constitue incontestablement l'acmé : l'ultime assaut, infructueux, de la Garde impériale contre l’armée Alliée.
Un moment de cinéma extraordinaire, au cours duquel plusieurs milliers de figurants, soldats de l'Armée rouge, vêtus en grenadiers de la Garde, avancent, indestructibles, au milieu de la fumée et des explosions, en une ligne majestueuse, au son de La Victoire est à nous, dans un arrangement signé Nino Rota.
Assaut de la Garde. Crédit COLORED FILMS
Avant de les utiliser, le cinéaste les avait fait entraîner pendant des mois aux manœuvres de l'époque napoléonienne. Et il faut reconnaître qu’il y a quelque chose de bouleversant dans le spectacle de ces hommes imperturbables, s’en allant affronter un destin qu’ils semblent encore pouvoir renverser, avant de se heurter aux tirs de l’armée Alliée, et de se débander dans la panique générale.
Je crois avoir vu cette scène 500 fois, avec toujours le même espoir insensé que la Garde passe.
Malheureusement, sans succès.
Cependant, même si les Français ont perdu la bataille, la réalité fut sans doute très différente de la fiction.
La Garde, oui, mais laquelle ?
En premier lieu, il n'est pas tout à fait juste de parler de la Garde comme d'un ensemble homogène.
Une partie de celle-ci était engagée en soutien de la Jeune Garde dans les terribles combats de Plancenoit contre les Prussiens. D'autres unités demeuraient en réserve, à proximité de l'Empereur, prêtes à couvrir une éventuelle retraite.
L'ultime assaut contre les positions de Wellington fut donc principalement conduit par des bataillons de la Moyenne Garde, tandis que d'autres éléments de la Vieille Garde restaient plus en arrière en couverture.
Et contrairement aux images du film, les soldats ne montèrent pas à l'assaut en une immense ligne continue.
L'attaque de la Moyenne Garde contre les positions alliées, vers 19 h 30, le 18 juin 1815. Reconstitution schématique de Rorolx (2025), Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.
Les témoignages divergent sur les formations adoptées. Certains récits, comme celui de l’historien Barbero, décrivent des carrés, tandis que des témoins britanniques évoquent plutôt des colonnes serrées, progressant par bataillons successifs. Barbero complète d’ailleurs son propos en précisant que l’avancée était appuyée par des pièces d'artillerie, qui pilonnaient les positions ennemies.
Nous sommes donc sans doute assez loin de cette ligne magnifique qui monte lentement vers son destin.
Par ailleurs, et à la différence des images du film, les Français ne furent pas immédiatement arrêtés. Certaines formations de la Garde parvinrent à bousculer leurs premiers adversaires, notamment des éléments de la brigade britannique de Halkett, tandis que d'autres troupes alliées cédaient du terrain.
Puis elles se heurtèrent aux Foot Guards du général Maitland.
C'est la fameuse scène où les soldats britanniques, jusque-là couchés dans les cultures pour se protéger de l'artillerie française, se relèvent soudainement et ouvrent le feu.
Le cinéaste nous montre une succession de tirs presque parfaitement orchestrés. Dans la réalité, les Britanniques étaient effectivement entraînés au tir en alternance, mais il serait hasardeux d'imaginer que tout se déroula avec une précision aussi théâtrale.
Toujours est-il que le feu des Foot Guards fut dévastateur. Leur charge repoussa une partie des assaillants, mais à l’inverse de ce que montre le film, d'autres formations françaises progressaient encore !
C'est alors qu'intervint le 52e régiment d'infanterie légère, commandé par le colonel John Colborne.
Prenant les Français de flanc, son feu meurtrier, suivi d'une charge à la baïonnette, contribua puissamment à briser l'ultime offensive de la Garde. Cette bascule décisive n'est pas montrée dans le film, de même que l'intervention, tout aussi importante, de la division du général néerlandais David Chassé, ancien général de Napoléon, dont l'artillerie et l'infanterie contribuèrent à repousser d'autres formations de la Garde.
Mais revenons aux hommes du 52ème de Colborne dont l’histoire comporte une anecdote assez savoureuse.
Une victoire à consommer avec modération
William Leeke, qui servait comme porte-drapeau du 52e à Waterloo, raconte, dans l'ouvrage qu'il consacra ultérieurement à son régiment, que plusieurs soldats, ayant découvert des caves à vin à Braine-le-Comte le 17 juin, s'enivrèrent au point de perdre le contact avec leurs camarades et manquèrent la bataille du lendemain.
L'histoire ne dit pas si les alcools dont ils abusèrent était Français !
Toujours est-il que le colonel Colborne leur pardonna, considérant que leur absence au moment où leur régiment s'était illustré contre la Garde impériale constituait une punition suffisante.
Est-ce que la consommation d’alcool a donné aux autres soldats, moins ivres, le courage de l’action ? Nous n’avons pas la capacité de le prouver. De là à prétendre également que la Garde impériale fut vaincue par une troupe d'Anglais complètement ivres, il y a évidemment un pas que nous ne franchirons pas. La poussée des Prussiens absorbait une partie croissante de l’armée Française qui manqua cruellement à Napoléon pour son assaut final, pendant que Wellington pouvait consacrer ses ressources restantes à renforcer ses positions (ce que le film montre très bien).
Sergo Zakariadze dans le rôle du Maréchal Blücher (Prussien). Crédit COLORED FILMS
La Garde recule, la légende avance
La suite est connue.
L'offensive échoue et une nouvelle se répand dans les rangs français : la Garde recule ! L'effet psychologique est dévastateur. Si la Garde elle-même, que l'on croyait invincible, ne peut plus avancer, que reste-t-il à espérer ?
Progressivement, malgré la résistance de certains bataillons de la Vieille Garde restés plus en arrière, l'armée française se débande et la retraite se transforme en déroute.
Puis près de 40 ans plus tard, Victor Hugo entre dans la danse avec ses vers magnifiques :
« Ce champ sinistre où Dieu mêla tant de néants,
Tremble encor d'avoir vu la fuite des géants ! »
Ou encore :
« Soudain, joyeux, il dit : Grouchy ! — C'était Blücher. »
Les derniers carrés de la Garde, le fameux « La Garde meurt mais ne se rend pas », le mot de Cambronne... Le panache Français à son paroxysme. Il n'en fallait pas davantage pour que la légende, née sur le champ de bataille, prenne une dimension presque universelle.
Car vaincre la Garde, c’était comme venir à bout de…Roger Federer du temps de sa splendeur ! Ce n’était pas impensable, c’était juste impossible. Car, par-delà les redoutables compétences de nos soldats, la Garde exerçait un impact psychologique majeur sur les autres combattants. Dans Anatomie de la bataille, l'historien britannique John Keegan précise ce constat et s'intéresse à une dimension souvent négligée de l'histoire militaire : la peur. Aux yeux de certains soldats britanniques, « voir la Garde », c'était comme une apparition de géants, presque de démons, précédés d'une réputation de quasi-invincibilité. Une vision d'autant plus impressionnante qu'à travers la fumée des combats, les silhouettes des soldats semblaient prendre des proportions surnaturelles. D’ailleurs, à la suite de Waterloo, le 1st Foot Guards, qui contribua à la défaite de la Garde, reçut le titre de Grenadier Guards et le privilège d'étendre à l'ensemble de son régiment le port du bonnet à poil d’ours, auparavant réservé à certains de ses grenadiers. Comme le guerrier porte autour du cou une dent du tigre qu'il a vaincu, difficile de ne pas voir dans cette distinction davantage qu'une simple commémoration.
La Victoire est à nous !
Puis, à pas lents, musique en tête, sans fureur,
Tranquille, souriant à la mitraille anglaise,
La garde impériale entra dans la fournaise.
Victor Hugo
Nous ignorons si Bondartchouk s’est directement inspiré des vers d’Hugo mais c’est là qu’il réalise quelque chose d'extraordinaire : il ne nous montre peut-être pas la Garde telle qu'elle a réellement combattu. Il nous montre ce qu'elle pouvait représenter dans l'imaginaire de ceux qui la voyaient avancer et, peut-être, telle que Napoléon aurait aimé que l'on se souvienne d'elle.
Vue de Wellington observant la Garde avancer. Crédit COLORED FILMS
Une Garde impériale majestueuse, avançant dans un ordre parfait, indifférente à la mitraille, au son d'une marche qui proclame avec une indéfectible confiance : La Victoire est à nous !
Même si l'Histoire a ses réalités que nous ne pouvons ignorer, l'art possède ce pouvoir merveilleux de nous faire ressentir comme profondément vraie une scène historiquement discutable. Qu'importe, nous le savons, mais nous en avons besoin.
Aussi, lorsque je regarderai pour la 501e fois cette scène, que les premiers accords de La Victoire est à nous retentiront et que les bonnets à poil émergeront de la fumée, je continuerai, une fois encore, de les encourager et d'espérer…
Début de l’ultime attaque de la Garde. Crédit COLORED FILMS
Après tout, on ne sait jamais.
Cette fois-ci, peut-être...