Napoléon, ce n’est pas ma tasse de thé (vert)

Pour forger son identité, chaque cité a besoin de figures tutélaires. Les vicissitudes de l’Histoire ont richement doté Colmar : Schongauer, Hansi, Pfeffel, Bruat, … , Bartholdi, évidemment. Mais dans cette liste aussi prestigieuse qu’incomplète, un personnage retient naturellement notre attention : le général Jean Rapp, aide de camp de Napoléon et héros d’Austerlitz.

Jean Rapp (1771–1821), général d’Empire, aide de camp de Napoléon et héros d’Austerlitz. Portrait équestre réalisé en 1816 par Jean-Jacques Lagrenée, conservé au musée Unterlinden de Colmar.

Source : Wikimedia Commons — Domaine public.

Le 8 novembre 2026 sera pour nous l’occasion de commémorer le 205ème anniversaire de sa mort. Nous vous présenterons un homme qui ne saurait se réduire au brillant militaire qu’il fut. Nous y reviendrons.

En étudiant la biographie du général, nous avons fait la « rencontre » de Frédéric-Guillaume De Turckheim (1785–1831). Aide de camp de Rapp et personnage dont, il faut bien le dire, nous ignorions l’existence. Cela dit, pour les gens de ma génération, le nom De Turckheim aiguise immédiatement notre curiosité ! N’y aurait-il pas un lien avec Charlotte, la comédienne du même nom ?

Frédéric-Guillaume De Turckheim (1785–1831), officier de cavalerie, aide de camp du général Rapp et futur dirigeant des forges de Dietrich. Portrait lithographié de 1831.

Source : Alsatica / Wikimedia Commons — Domaine public.

Nous avons tenté d’en savoir davantage sur ce Frédéric-Guillaume. En tirant le fil, nous avons décroché un morceau entier de l’Histoire de l’Alsace… jusqu’au vertige.

Le père de Frédéric-Guillaume, Bernard-Frédéric, ne fut rien de moins que maire de Strasbourg. Son épouse, et mère de Frédéric-Guillaume, n’était autre que Lili Schönemann, poétesse et ancienne fiancée du grand Goethe (son premier et dernier amour, aux dires du poète, mais il faut bien reconnaître que le grand homme avait parfois tendance à l’emphase).

Les parents de Frédéric-Guillaume s’installèrent à Krautergersheim, actuelle capitale de la choucroute d’Alsace, où Lili décéda en 1817. L’histoire locale garde le souvenir d’une femme généreuse et soucieuse du bien commun, qui vint souvent en aide aux habitants.

Chapelle funéraire de la famille de Turckheim, à Krautergersheim. Vestige de l'ancienne église Saint-Epvre, elle abrite les sépultures de Bernard-Frédéric de Turckheim (1752–1831) et de son épouse Lili Schönemann (1758–1817), ancienne fiancée de Goethe.

Lili ne put donc assister en 1818 au mariage de son fils Frédéric-Guillaume avec Élisabeth-Octavie-Amélie De Dietrich, fille d’Amélie De Berckheim et de Jean-Albert-Frédéric De Dietrich.

Le grand-père paternel de la jeune mariée, Philippe-Frédéric De Dietrich, avait lui-même été maire de Strasbourg, fonction qu'occupa Bernard-Frédéric De Turckheim quelques mois plus tard. En ce temps-là, le prénom Frédéric n’avait manifestement pas encore été supplanté par Kévin ou Bryan.

Les De Dietrich étaient déjà, à cette époque, à la tête d’un important ensemble métallurgique alsacien. Leurs forges produisaient notamment des boulets pour l’armée, mais aussi des poêles à bois. La fonte y occupait une place essentielle.

Vestiges des anciennes forges De Dietrich à Jaegerthal (Bas-Rhin). Ce site historique témoigne de l'activité métallurgique développée par la famille De Dietrich dès le XVIIe siècle, puis dirigée notamment par Amélie de Dietrich au XIXe siècle.

Photo : Peter Pielmeier / Wikimedia Commons — CC BY-SA 4.0.

J’ignore s’il existe un lien technique direct, mais pendant des décennies, De Dietrich développa une expertise remarquable dans les chaudières fioul en fonte. Quasiment increvables, ces équipements nécessitaient néanmoins certaines précautions face aux chocs thermiques. L’évolution des techniques de chauffage et le recul progressif du fioul ont profondément transformé ce marché.

Mais nous nous égarons…

Revenons à Amélie De Berckheim. Dès les premières années de son mariage, elle participa activement aux affaires de son époux et découvrit les exigences de l’industrie métallurgique, notamment les difficultés d’approvisionnement en combustibles.

Le décès prématuré de son mari, alors qu’elle n’était âgée que de 29 ans, et mère de quatre enfants en bas âge, la propulsa, après quelques aléas, à la tête de l’entreprise familiale. Il lui fallut non seulement poursuivre l’activité, mais aussi redresser une société financièrement fragilisée. Pour son époque, ce fut une pionnière.

Issue d’un milieu aisé et cultivé, Amélie avait bénéficié d’un environnement intellectuel exceptionnel, notamment au sein du cercle de Schoppenwihr, qui se réunissait autour des demoiselles De Berckheim, dans le domaine familial situé au nord de Colmar.

Le château de Schoppenwihr en 1889, à l'époque de la famille de Bussière. Photographie d'E. Meunier. Collection de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg.

Elle y côtoya notamment le poète et pédagogue colmarien, Théophile-Conrad Pfeffel, qui jouait un rôle essentiel dans cette société littéraire et intellectuelle, animée par une devise aussi simple qu’ambitieuse : « Unis pour devenir meilleurs. »

Théophile-Conrad Pfeffel (1736–1809), poète, fabuliste et pédagogue colmarien, figure marquante des Lumières alsaciennes. Devenu aveugle dans sa jeunesse, il fonda en 1773 une Académie militaire réputée dans toute l'Europe et participa activement à la vie intellectuelle du cercle de Schoppenwihr.

Portrait de Georg Friedrich Adolph Schöner (1809). Collection du Gleimhaus, Halberstadt — Wikimedia Commons, domaine public.

Le domaine de Schoppenwihr est aujourd’hui géré par François De Watteville-Berckheim, qui y organise chaque année de remarquables fêtes des plantes, dont la renommée dépasse largement les frontières de l’Alsace. De Watteville-Berckheim… encore une histoire de cousins !

Forte de cette solide formation et d’une énergie peu commune, Amélie assura avec brio la direction de l’entreprise, à laquelle elle associa progressivement ses deux fils et son gendre, Frédéric-Guillaume De Turckheim. Ainsi, après avoir parcouru l’Europe au service du Général Rapp, notre aide de camp se retrouvait désormais à gérer les affaires d’un empire… industriel.

Frédéric-Guillaume avait un frère cadet, Henri, qui se retrouva lui aussi au service de Rapp pendant les Cent-Jours en 1815, et dont Charlotte De Turckheim descend directement.

Charlotte de Turckheim, comédienne, humoriste et réalisatrice française, descendante d'Henri de Turckheim (1789–1849), frère cadet de Frédéric-Guillaume et également aide de camp du général Rapp.

Photo : Georges Biard, 2012 / Wikimedia Commons — CC BY-SA 3.0.

Mais l’examen de la descendance de Frédéric-Guillaume nous réservait une surprise bien plus étonnante !

Une « certaine » Solange Fernex. Solange Fernex, née De Turckheim (1934–2006).

Solange Fernex, née De Turckheim (1934-2006), militante écologiste et pacifiste alsacienne, photographiée à Strasbourg en 1979. © Claude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons – CC BY-SA 3.0.

Pionnière de l’écologie politique française, cofondatrice des Verts, députée européenne, militante antinucléaire, pacifiste, engagée dans les combats pour l’égalité entre les femmes et les hommes, et la paix entre les peuples. Comble du hasard, j’ai eu le privilège de côtoyer Solange Fernex lors de mon arrivée en Alsace. Elle était alors membre du conseil d’administration d’une association de promotion des énergies renouvelables dans laquelle je travaillais. Je ne partageais pas toutes ses idées, mais j’admirais l’incroyable ténacité de cette femme, sa force de conviction et son caractère hors du commun.

Une très grande dame.

Et voilà donc que cette pionnière de l’écologie politique française descendait en ligne directe d’un officier de l’Empire, aide de camp de l’un des plus fidèles généraux de Napoléon !

Les esprits chagrins diront qu’on ne choisit pas sa famille. Ils auront sans doute raison.

Cela dit, désormais, lorsque mes amis me déclareront, avec un sourire entendu et un brin gêné, que « Napoléon, ce n’est pas ma tasse de thé », je les inviterai à regarder d’un peu plus près leur arbre généalogique. On ne sait jamais : au détour d’une branche, ils pourraient bien y découvrir un officier de l’Empire !

Et pour le thé, qu’ils se rassurent : je le prends aussi vert !

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